éditions des cahiers intempestifs

Nous étions silencieux et divisés. Oui, divisés, toujours prêts à radicaliser nos clivages politiques, à adhérer à de bien douteux populismes exprimés dans le secret de l’isoloir, à chercher qui pourrait être responsable de ce désenchantement de nos vies. Nous étions silencieux et presque résignés. Devant nos yeux, tous les jours, ces mendiants à nos portes, ces sans-papiers épuisés sous des tentes de fortune ou reconduits à la frontière, ces bancs grillagés pour que les sans-abri ne s’y allongent pas et nous ne disions rien, nous ne descendions pas dans la rue. Sur les images des journaux télévisés on voyait des grappes humaines aux portes de l’Europe accrochées aux doubles grilles hérissées de barbelés de Melilla, des embarcations à la dérive surchargées de migrants, cette mer de soleil bleu devenue cimetière noir, des mères en pleurs à Gaza sous les bombes, des milliers de morts en Syrie, des femmes prenant les armes au Kurdistan, des chrétiens massacrés au Moyen-Orient, et tous ces jeunes sans espoir dans nos banlieues, tentés par l’idéologie totalitaire d’une religion dévoyée, qui laissaient monter en eux la haine et nous ne disions rien, ou si peu, nous ne descendions pas dans la rue. Nous savions que le fossé se creusait entre les pauvres et les riches, que bientôt le fruit de notre travail ne suffirait pas à nous permettre de vivre, que plus de la moitié des sociétés du Cac 40 optimisaient leur fiscalité au Luxembourg et ne payaient pas d’impôts en France et nous ne disions rien, nous ne descendions pas dans la rue. Nous avions vu qu’un jeune de 21 ans, qui aurait pu être notre fils, avait été tué par la grenade offensive d’une répression démesurée alors qu’il défendait ses convictions écologiques et nous n’avions rien dit, ou si peu, nous l’avions déjà oublié.

Nous étions devenus des arbres fragiles et silencieux, des individus repliés sur nous-mêmes, seuls, effroyablement seuls, plus du tout cette forêt solide comme au temps des douces utopies, des arbres pliant un peu aux bourrasques et montrant même parfois le miroitement argenté de nos feuilles comme autant de lucioles dans la nuit balayée des puissants phares de l’arrogance, de la célébrité médiatique tapageuse et du spectacle de la vulgarité. Bien naïfs surtout, à penser que le bruit des caisses enregistreuses pourrait couvrir celui des armes lourdes, des bottes et des chiens qui aboient.

Et puis il y eut cet assassinat. Comme un noir posé sur nos existences, un noir définitif. Comme l’aurait fait pour des parents la perte brutale d’un enfant. Le noir des armes, des vêtements, de la voiture des assassins. Le noir de leurs cris. Le noir de leur imbécillité. Ce noir aux yeux de ceux qui les ont regardé en face en entendant parfois crier leur nom avant de mourir. Et puis, oui, il y eut cet assassinat effroyable, à bout portant, de la rédaction du journal Charlie Hebdo, mais aussi de policiers, au 7° jour de cette année 2015. Pleurer. Pleurer pour ceux qui ont été tués et leurs familles. Pleurer sur nous. Sur ce qu’ils ont voulu tuer d’une rafale de kalachnikov de contrebande, la liberté de conscience, de penser, d’écrire et de dessiner, le droit d’être irrespectueux, iconoclaste et irréligieux. Tuer la laïcité qui est notre force et le ciment de notre identité républicaine non religieuse depuis un siècle. Eradiquer un droit inaliénable à nos yeux, celui du blasphème. Pleurer sur eux. Pleurer Charlie Hebdo. Pleurer sur nous. Sur ce qu’ils étaient et que nous voyions jusqu’alors si mal, la liberté et l’impertinence, cette chose si précieuse. Oui, ils ne s’interdisaient rien, osaient se moquer de tout, osaient rire. Osaient vivre et rire, avec cette joie d’adultes âgés qui n’ont rien oublié de l’enfance et de l’adolescence et qui blasphèment contre Dieu, les rabbins, le pape ou Mahomet avec ce sourire d’enfant de chœur qui a bu le vin de messe.

De la jeunesse pure. Peut-être que c’était cela qu’ils nous disaient, vous êtes morts. Vous avez laissé mourir la jeunesse en vous. Vous n’avez rien dit quand on vous l’a volée. Ce trésor en vous arraché de vos mains au passage sombre et étroit de l’âge adulte. Vous êtes devenus des enfants perdus. Inconsolables et désorientés par la perte de leur jeunesse. Evanoui le désir obscur de l’amour et de la beauté violente, l’insolence et les rêves, la cruauté du langage, le goût d’un présent pur sans mémoire et sans préoccupation de l’avenir autre que celle de l’inventer. C’était cela qu’ils nous montraient, ce meilleur en nous, notre jeunesse, sa beauté.

Il y eut cet assassinat. Et nous sommes des milliers dans la rue, proférant des cris de silence. Et nous sommes unis alors que nous étions frères divisés et idiots. Notre jeunesse en nous débordant. Réapparue soudain et recouvrant tout de sa lumière. Nous n’avions donc pas perdu tout à fait nos rêves un peu fous d’une humanité aimante et apaisée, notre capacité d’indignation et de résistance. Capables de dire non, debout, à l’intolérance, à l’obscurantisme, à tous ceux qui voudraient que nous tombions dans le piège tendu, celui de la haine et des clivages identitaires. Dieu n’est ni dans notre Constitution ni inscrit sur nos billets de banque, et nous en sommes fiers. Chacun peut le voir là où il veut, ou ne pas le voir du tout. C’est son affaire. Il n’était pas, cela est sûr, dans le cœur des assassins.

Alors nous sommes là, étrangement jeunes dans ce monde qui nous semblait finissant, sortis enfin de notre mutisme, hurlant qu’on ne nous touche pas, qu’on ne nous interdise rien, éructant de colère, de rage autant que de rire, de vie, de liberté et d’insoumission, tous devenus des personnages de Charlie Hebdo.

Bernard Collet, 8 janvier 2015

Paru le 3/11/2014, chez Jean-Pierre Huguet éditeur : Bernard Collet, Rémi F.

Marie Denis

 

Lionel Bayol-Thémines

 

Jacquie Barral

 

Véronique Gay-Rosier